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Yannig Raffenel, Expert Digital Learning. Co-Président co-fondateur du Learning Show. Président EdTech France

Remplacer l’Intelligence Collective par l’Intelligence Artificielle ?

Voilà plus de 20 ans que l’on répète aux organisations, que pour aller dans le sens de la modernité, il leur faut se digitaliser. Et ce terme a été pris à la lettre dans le monde de la formation… et s’est traduit par cette injonction : il faut remplacer le présentiel par le distanciel, suppléer l’humain par le digital. Alors maintenant, en 2023, allons-nous voir arriver un nouveau diktat : va-t-on devoir remplacer l’Intelligence Collective par l’Intelligence Artificielle ?

Pour sortir de cette course qui pourrait conduire vers une nouvelle impasse, je vous propose d’évaluer les effets de l’IA dans la formation, puis d’aborder comment elle bouscule les dispositifs de formation.

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Un constat s’impose : rendons-nous à l’évidence en sortant des discours marketing. Non, ChatGPT n’est pas un dispositif d’éducation pour les apprenants !

L’avalanche de posts et de communication sur le sujet laisse à croire que ChatGPT va bouleverser l’apprentissage. Pourtant, assimiler l’émergence tonitruante de cette technologie comme étant une bombe pour l’éducation, est sans doute l’indicateur d’une confusion totale dans la compréhension de ce que c’est qu’apprendre ou se former.

Oui ChatGPT et consort transforment l’accès à l’information, donc potentiellement aux savoirs. C’est d’ailleurs là une de leurs principales caractéristiques. Il suffit d’exprimer avec des mots du quotidien, les questions que l’on se pose, les problèmes que l’on rencontre et pour lesquels on souhaite de l’aide, pour que l’interface nous apporte, avec moultes adaptations en fonction des contextes, des réponses souvent pertinentes et adaptées.

Cette démarche de “problem solving” peut, en soi, prendre place dans des dispositifs de formation sur le poste, en situation de travail. Face à un problème, on peut ainsi facilement trouver des informations utiles à mettre en œuvre.
Mais plusieurs questions fondamentales se posent : 

  • s’agit-il réellement de formation ?
  • quid de la validité des propositions formulées et des biais induits ?
  • comment se fier à des informations proposées qui ne sont pas sourcées et donc invérifiables ? 

La plupart des dispositifs de formation proposés sont centrés sur la question de la mise à disposition de ressources pédagogiques, de savoirs auprès des apprenants. Former, serait donc toujours réduit au simple fait de mettre à disposition des contenus. En cela, ChatGPT représente une nouvelle forme, attractive, qui ne manque pas d’atouts.

Mais, apprendre ou se former sont des processus actifs très éloignés de la passivité dans laquelle nous plonge l’utilisation de ChatGPT. En déléguant aux outils la responsabilité de rassembler des savoirs pour délivrer le fruit de leur digestion à l’apprenant, on fait l’impasse sur tous les processus d’assimilation indispensables. C’est renouer avec le fantasme, vieux d’un siècle, que l’on peut apprendre sans rien faire, juste en écoutant des cours, ou en lisant, même sans rien comprendre. Sauf que cela ne fonctionne pas ! 

Car tout processus d’apprentissage requiert de passer par des étapes incontournables : générer l’attention, faciliter l’acquisition en stimulant la compréhension et la mémorisation, permettre la rétention dans le temps. Donc apprendre nécessite d’acquérir une méthode d’apprentissage propre à chacun et de pratiquer régulièrement. On est loin de la simple mise à disposition de contenus. 

Autre exemple tout aussi parlant : prendre des notes, résumer un texte, est un travail qui peut paraître fastidieux, alors qu’en fait, c’est le meilleur moyen pour apprendre et surtout comprendre un écrit ! Alors trouver un palliatif pour déléguer cette fonction de résumé à l’intelligence artificielle, est le meilleur moyen pour se débarrasser d’une tâche, donner l’illusion de la compréhension, et ainsi consolider son ignorance. 

Apprendre et se former, c’est s’approprier des savoirs pour les transformer en savoir-faire, et ainsi on devient capable de les mobiliser dans des situations nouvelles. Effectuer ce transfert nécessite du temps. Cela n’a donc rien à voir avec la mise à disposition magique de contenus, même pertinents, que réalise ChatGPT. Et pourtant, en regardant de près ce dont est capable l’IA générative, on peut tout aussi bien affirmer que oui, Chat GPT est le tueur de l’évaluation et qu’il ébranle le système éducatif actuel. Pourquoi ? Car il remet fondamentalement en cause les modalités d’évaluation pratiquées par les organisations. 

Et même plus que cela, par ricochet, il bouscule ces systèmes globaux de formation et d’enseignement qui sont bien souvent centrés sur ces fameuses évaluations ! Combien d’organisations dont la finalité déclarée réside dans le développement des compétences se contentent de mettre à disposition des apprenants des ressources (ha ! les fameux LMS avec leurs catalogues !!!) et pour toute interactivité : des évaluations…. bien souvent normatives (bon/mauvais) ou sommatives (score/20) ?

Le dévoiement du système est tel que bien souvent on oublie la finalité d’enseigner ou de former : on prépare les apprenants aux évaluations ! Plus encore, nombre des moyens d’évaluations mis en œuvre sont basés sur des mécanismes à très faible valeur ajoutée pédagogique : il s’agit généralement de demander aux apprenants d’effectuer des restitutions de contenus de cours, faisant souvent appel à la mémoire à court terme. Dès lors, il est certain que l’usage par les apprenants de l’IA générative fait perdre toute valeur à ces types d’évaluation.

Alors, je veux voir dans ce bouleversement une fantastique opportunité à réinventer la notion même d’activité pédagogique, en s’appuyant sur l’intelligence collective. Car on oublie trop souvent que “s’exercer” est une étape essentielle de tout apprentissage indispensable pour donner du sens, mettre en pratique et développer les compétences. Aujourd’hui où l’usage de l’IA va faire disparaître des métiers, ces activités pédagogiques bien conçues doivent permettre de développer les compétences clés de l’employabilité : la créativité, la communication, la coopération et l’esprit critique. 

 

Que les concepteurs pédagogiques, les formateurs, les enseignants se concentrent désormais non plus sur les contenus à transmettre, mais sur ces activités à imaginer ! Ainsi nous pouvons proposer des activités à réaliser en groupe, de résolution de problèmes complexes, d’idéation, de fabrication de liens entre les notions éparpillées dans les modules, afin d’embarquer les apprenants dans des défis utiles et passionnants. N’est-ce pas une belle occasion de procéder à une véritable ré ingénierie des cours et formations ?  Il existe une multitude d’applications qui facilitent le travail en ligne, en développant ces compétences transversales. Ainsi, les enseignants peuvent facilement proposer des activités coopératives sur des espaces partagés tels que le Board de Klaxoon, qui permet de stimuler l’engagement en favorisant l’interaction, la participation et l’implication de tous les apprenants. De cette façon, les élèves apprennent à travailler sous forme d’idéation, de production de contenus, ou encore de préparation à des soutenances illustrées.  

En effet, il est essentiel de ne pas sombrer sous la vague médiatique des outils magiques autosuffisants. Il peut être très intéressant dans le cadre de ces activités, de proposer aux participants d’utiliser ChatGPT s’ils le souhaitent, à condition d’avoir été formés pour cet usage. On leur apprendra ainsi à formuler une problématique sous forme de question, à la soumettre à ChatGPT, à retravailler la réponse pour en vérifier les références, à rédiger une réponse avec un traitement de texte qui trace les modifications afin d’analyser l’écart entre les textes d’origine et de fin. En utilisant toute la puissance de l’IA, il est possible d’apprendre aux apprenants à découvrir les ressorts de l’intelligence collective. Que ce soit sous la forme de participation, à des controverses où chacun apporte sa vision sur une problématique, par la création d’une œuvre collective, d’une représentation commune, ce sont autant de moyens pour engager les participants à travailler ensemble, produire de la réflexion argumentée et souvent illustrée. On retrouve dans ce type d’activités toutes les étapes clés qui forgent le processus d’apprentissage, en ajoutant à cela le plaisir et la fierté de participer avec succès à une production collective. On le voit, dans ce cadre, l’usage de ChatGPT devient un véritable moyen additionnel pour aider les participants dans leur processus de réflexion. En effet, il n’y a pas de bons ou de mauvais outils… mais seulement des bons ou des mauvais usages des outils ! Alors formons les apprenants à savoir se servir de ces outils nouvelle génération ! 

Il existe un parallèle avec le e-learning qui a cru répondre aux besoins individuels de formation en proposant des ressources mises à disposition en ligne par une approche digitale en self-service. Pourtant l’échec du e-learning est patent, car il plonge les apprenants dans une solitude insupportable, ceux-ci se sentant abandonnés et non équipés pour apprendre seuls, abandonnent le plus souvent leurs parcours de formation. Car se former est une démarche volontaire, engageante, mobilisante à condition de ne pas la vivre seul, isolé, sans interaction avec les autres apprenants ou les accompagnants.

De même, il faut arrêter de croire que serait arrivée une nouvelle génération d’outils magiques d’apprentissage qui permettrait enfin d’apprendre seuls, en niant le caractère social de la démarche d’apprentissage. Car on apprend avec et par les autres. Aussi l’usage de l’Intelligence Générative, de ressources de formation basées sur la Réalité Virtuelle ou Augmentée, de plateformes collaboratives digitales qui favorisent la participation de tout le groupe, ou de tout autre outil Edtech, sont autant de moyens, de leviers pour permettre d’apprendre encore mieux…. en groupe !

Plus encore, ces outils deviennent de véritables catalyseurs d’Intelligence Collective, pour peu qu’ils soient utilisés comme tels, par des formateurs ayant compris leurs nouveaux rôles d’animateurs, de modérateurs, d’accompagnateurs-mentors et non plus de transmetteurs. Ainsi, sans entrer dans une phase de résistance à l’IA, nous avons l’occasion de renouveler nos pratiques pédagogiques souvent obsolètes et désuètes. Et si c’était là l’effet principal de l’arrivée de ces nouvelles générations d’outils dans le monde de la formation ? Permettre d’accélérer la transformation de la fonction d’enseignant et de formateur pour se centrer sur la valeur ajoutée maximale de l’accompagnement des apprenants, leur apprendre à apprendre, prendre soin de leur vécu et les aider à effectuer l’appropriation et le transfert de leurs apprentissages. Voici la révolution en marche, qui nécessite un véritable accompagnement au changement de tous les acteurs.

Pour aller plus loin sur ce sujet, nous en discuterons avec des experts au Learning Show 2023, rendez-vous à Rennes en octobre !.

Yannig Raffenel

Expert Digital Learning. Co-Président co-fondateur du Learning Show. Président EdTech France. 

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